Bloodsucker's Tales

Chroniques d'une créature de la nuit

Extrait d'un blog anonyme sécurisé, trouvé sur Internet, traduit de l'anglais et remis en ligne par M.j.hack. Site web en cours de construction (les liens ne fonctionnent pas pour l'instant).

Samedi 7 octobre

Quelle conne ! Mais quelle conne je suis ! Moi qui aurais pu faire une soirée tranquillement avec les filles. Oui, c'est toujours la même chose, à boire les mêmes cocktails trop chers du Jimi's, noyés dans des jus de fruits insipides. Ou bien une séance ciné, seule, à s'abandonner devant un de ces sempiternels films à l'eau de rose. Histoire de faire le plein de bons sentiments, de croire aussi qu'une belle aventure est toujours possible. Au moins jusqu'au générique de fin, et au retour des lumières dans cette salle maussade qu'on appelle « réalité ». J'aurais pu encore rappeler ce gentil gars, retrouver ses grosses lunettes noires, ses mains maladroites, ses discussions improbables sur l'avenir de la Silicon Valley et sa future start up. Pour un autre repas sans doute trop assaisonné dans son drôle d'appartement, parsemé de posters de rock, de figurines mangas, de plantes assoiffées. Pour une autre nuit trop longue et trop calme au creux de ses bras trop frêles. J'aurai pu choisir quelque chose de connu, de routinier. De sûr. Seulement voilà, Suzy, la princesse des cruches, a passé une semaine de plus, la tête coincée entre trois écrans d'open space, à gérer les dossiers de merde du service, tout en dégustant les mêmes blagues salaces sur les blondes pendant la pause café. Et à supporter l'existence de son boss, Georges, le plus infect que la terre a dû enfanter. Suzy, la reine des gourdes, a voulu jouer à la femme libre et indépendante, qui rentre après le taf s'enfiler du Bird's Eye (marque de surgelés) en maudissant ses copines qui ne l'appellent que pour parler du dernier exploit du jour de leur nouveau-né. Suzy, l'Impératrice des connes, voulait quelque chose de différent ce soir. De l'émotion, de l'adrénaline, du fun.


Mettre un bon coup de pied dans les bollocks du quotidien.

Sans se douter une seconde qu'il allait répliquer.


Je cours sous la pluie froide, au milieu d'un dédale de ruelles désertes. J'espère pouvoir me rapprocher du centre, ou au moins croiser quelqu'un qui pourrait m'aider. La peur tisse un nœud glacé au ceux de mon ventre. La peur enveloppe mon buste, recouvre le creux de mes épaules d'un voile acéré. La peur agrippe mes reins, me tord le dos qui se tient dressé, prêt à bondir. Elle actionne mes jambes, étouffant la fatigue, la douleur, les morsures de l'humidité. Elle contracte chacun de mes muscles, parés à se tendre au moindre signe de danger.


/ J'adore ça. /


J'aurais dû me douter que le type qui me suit n'était pas net. Il était trop parfait. Son costume élégamment taillé au gris évanescent, comme d'un autre temps. Ses longs cheveux noirs, ses yeux au bleu délavé, presque triste, au milieu d'un visage à la pâleur extrême. Son sourire toujours discret, mesuré, calculé. Son léger accent, peut-être italien, ou bien français. Ses manières désuètes, mais attentionnées, trop peu communes pour que je ne les trouve pas délicieuses. Son savoir, qui me baladait avec aisance des légendes du Pays de Sumer aux envolées littéraires de l'Angleterre victorienne, en quelques mots seulement. Son humour, à la fois perçant et doux, fin et irrévérencieux, parfaitement distillé, qui avait fini de désarçonner mes dernières défenses.

Les flaques d'eau froide dans lesquelles se perdent mes pieds me ramène au milieu de cette rue dont j'ai zappé le nom, perdue au milieu de ce quartier qui m'est inconnu. Je m'appuie contre la devanture d'une horlogerie, fermée comme tous les rares commerces du coin. Dans le reflet de la glace, je vois une cruche aux yeux bleus. Aux cheveux blonds, certains déjà blancs, gondolés sous l'effet de la pluie. Au mascara coulant le long de rides naissantes. Je l'observe tenir ses chaussures à talon à la main pour courir plus vite. Je détaille sa silhouette, sa robe courte surmontée d'un bustier au décolleté en dentelle, ainsi que sa fine veste détrempée par le ballet incessant des gouttes de pluie. Toute de noir vêtue. Comme si elle s'était parée pour son propre enterrement. Je manque de lâcher un rire cynique, lorsque l'étreinte de peur qui m'enveloppait éclate sous l'explosion d'une angoisse plus profonde encore. Son flot sourd déferle du creux de mon ventre, descend jusqu'à mes pieds, remonte le long de mon plexus, engloutit mes bras et mes mains, vient taper sur mes mâchoires qui se mettent à claquer toutes seules.


/ J'adore ça  ! C'est trop bon  ! Continue  ! /


Mon corps se raidit un instant, comme paralysé par ce déluge d'émotion, cette pulsion de survie, le temps de comprendre ce qui lui arrive. Puis je reprends ma course, tourne à l'angle d'un immeuble décrépi. Partout, des fenêtres éteintes, des volets fermés, des portes closes, parfois condamnées par des planches. J'économise mon souffle pour soutenir l'effort, je pense que de toutes façons personne d'autre que lui ne m'entendrait crier. Des bruits de pas résonnent à quelques dizaines de mètres dans mon dos. Sûrement les siens. Mais je continue de regarder devant moi, tout en dévalant de plus belle. Me retourner pour voir qui me poursuit, c'est perdre du temps. Perdre du temps, c'est perdre tout espoir de m'échapper. Perdre du temps, c'est mourir.


Je me rends compte que je n'ai plus mes chaussures à la main. J'ai dû les lâcher sans faire attention. Les amas de rues désertes et d'immeubles vétustes s'ouvrent enfin sur un coin de la ville que je reconnais. Les docks. Cet enfoiré m'a fait partir à l'opposé du centre ville, vers l'endroit sans doute le plus désert à l'heure qu'il est. Mon esprit s'effondre, comme si c'était perdu d'avance, comme si c'était déjà la fin. Mon corps s'entête à courir, mais je ressens tout à coup mes pieds qui me brûlent, mes jambes alourdies, mon dos complètement crispé. Mon souffle tourne court. Il me laisse un goût de beurre rance dans ma gorge irritée. J'entends qu'il s'approche de plus en plus.

J'inspire profondément pour mieux me projeter en avant. Mais il apparaît soudain, pile devant moi – comment est-ce possible ? – et ouvre ses bras pour m'enlacer.

«  - Doucement mon petit, doucement  ! »

Sans prendre le temps de réfléchir, je tends mon bras pour le frapper violemment.


/ Je vois les muscles de ton épaule droite qui se crispent, ton visage accompagne ton geste à venir d'un rictus. Je décompose le mouvement, j'en analyse la vitesse, la finalité. Je pourrais choisir d'esquiver ton geste. Prendre ton bras, le bloquer, briser ton coude, plus vite qu'il ne faut de temps à ton œil pour ciller. Je choisis de ne rien faire. Tu m'as fait passer une délicieuse soirée, et je n'en attendais pas moins de toi. Prends cela comme ma façon de te remercier. /


Son visage est légèrement projeté sur le côté. Je suis encore plus surprise que lui d'avoir pu l'atteindre aussi facilement. Mais cela ne semble pas l'avoir affecté.


/ «  - Tout de suite, je ne tiens plus  ! Ma douce enfant  ! Ma vie incarnée ! »


Je plonge mes yeux dans les siens. /

Je ne sens plus mon corps...

/ Je l'enlace délicatement. /

Je ne contrôle plus mes membres, je me sens comme... comme dépossédée...

/ Je me concentre sur le lien hypnotique qui me permet de ressentir ses émotions. /

J'ai l'impression d'être une poupée entre ses mains... j'ai l'impression de n'être plus que spectatrice de mon propre esprit...

/ Je lèche doucement le côté droit de son cou. Je sens la vie qui danse, qui palpite, s'affole et bat, obstinément. Sa peur, sa jeunesse qui s'évade, ses minces espoirs, auxquels elle ne croyait déjà plus, qui s'envolent au néant. Et j'adore ça. /

Ses longs bras raides, son regard vide m'entourent comme une araignée tient sa proie. Sa peau est trop froide pour être vivante, même avec cette pluie. C'est pour cela qu'il s'était poliment esquivé quand j'avais tenté de poser ma main sur la sienne, au restaurant ? Je ne sais pas pourquoi, je revois le visage de George. J'essaie sans doute de fuir, cet ici, ce maintenant. Cet autre monstre qui me tient entre ses bras. Je ferme les yeux, que je semble contrôler encore, et je me retrouve nez à nez avec ce connard, cette enflure de Georges. Son regard éberlué, prétentieux, de porc qui se croit beau, et fort, et intelligent, et irrésistible, et tout ce qu'il n'est pas. Avec ses mots qui rabaissent, avec ses remarques qui déchirent, avec ses gestes qui blessent la chair, son avidité qui déshabille pour mieux déchiqueter ce qui lui résiste encore. La merde de tous les culs qu'il a dû lécher au cours de sa « brillante » carrière, et qui lui ressort, au centuple, chaque fois qu'il parle, qu'il agit, qu'il ment, ou même qu'il respire.

/ Je retrousse mes lèvres. Son parfum m'enivre. Son souffle est devenu régulier, tel le battement d'un pendule. Même la hauteur vertigineuse de l'éternité qui me hante s'affaisse à chaque respiration de cette petite créature divinement mortelle. /

Georges. Je croyais que c'était la plus belle ordure de la Terre. Jusqu'à ce soir. Jusqu'à présent. Je l'imagine à ma place. Je le voudrais à ma place. Tous ses beaux sous, son orgueil, ses mensonges ne lui serviraient à rien. Son carnet d'adresse, qui lui ouvre les portes des salons les plus hype, ne lui servirait à rien. Sa belle voiture rutilante, sa villa sur une île à son nom, toutes les choses qui comptent pour lui ne lui serviraient à strictement rien. Ses magouilles dans le business, ses manières frauduleuses et ses avocats corrompus ne pourraient rien pour lui. Je l'imagine très bien à ma place, et il se pisserait dessus. Je ne sais pas si je dois haïr le Ciel d'être une femme, car les monstres comme celui qui m'étreint ne doivent sûrement s'attaquer qu'aux femmes. Ou remercier le Ciel, car il m'a donné cette force. Ce type va faire de moi... je finirai sûrement en fait divers. Je vais sans doute pleurer toutes les larmes de mon corps, je dois déjà être en train de le faire. Mais je ne me ferai pas dessus. Je ne verrai pas l'aube demain, mais je ne me ferai pas dessus. Je n'ai plus d'espoir, je n'ai plus que cette pensée à laquelle m'accrocher. Tu m'entends, connard de mec vicié ? Je ne peux plus prononcer un mot, mais je le pense assez fort pour que tu m'entendes. Je ne me ferai pas dessus.


/ Je ne tiens pas un instant de plus. Je plonge. Mes canines déchirent sa peau qui s'offre à moi comme celle d'un fruit trop mûr. Son sang chaud bout, danse et m'enivre. /

Je ressens la douleur. Une douleur aiguë, ce déchirement, à la fois piqûre profonde et brûlure vive.

/ Je sens cette vie qui virevolte, cette lumière semblable à celle d'une bougie, luttant sous un courant d'air qui pourrait la souffler à n'importe quel instant, qui vacille mais s'obstine, hésite et tient encore. /

Je sens ce vide de mort. Froid, implacable, à l'amer et glaçant goût de pierre. Le silence, la tristesse, le dédain et la mort. Le temps qui suspend son cours, mécanique grippée, dénuée de début et de fin. Des souvenirs, devenus tristes échos, sans saveur, sans couleur, sans odeur, sans émotion. Vaines ombres dessinant les limites à un horizon de néant.

/ Je sens la joie, l'espoir, la tristesse et la peur. Ces émotions qui s'unissent, s'embrassent pour transcender l'envie en un ardent désir. / Je sens cette bulle de vacuité, au contour infini, à l'absente violence sourde. Je sens toutes les cellules de mon corps, de son corps, qui vibrent à l'unisson d'un mal aigu, insoutenable, je sens l'univers entier exploser en chacune d'elles en une dévorante extase. Et la bulle se perce. Le vide s'engouffre dans la déchirure sacrée pour remplir enfin la mort. Je suis toi. La douleur sourde. Tu es moi. L'extase. Nous ne faisons plus qu'un. En cet instant précis. Enfin. A jamais.


***


Je la repose en douceur, à l'abri d'un arrêt de bus. Il doit lui rester assez de sang pour vivre. J'emporte avec moi ses souvenirs de cette soirée et les traces de notre étreinte. J'utilise son portable, dérobé à son insu à la sortie du restaurant, pour passer un appel anonyme aux services de secours. C'est à chaque fois pareil, le peu de vie que j'emprunte me redonne un semblant d'humanité. Pour quelques jours, tout au moins. Je la regarde une dernière fois, cette délicieuse enfant, alors que la sirène d'une ambulance vient perturber le clapotement des incessantes gouttes de pluie. Puis je retourne me glisser dans l'ombre de la nuit.